Prévention spécialisée : en débattre pour préserver les chances de la jeunesse iséroise

Publié le dans Positions, Positions-Education, jeunesse et sport

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Lettre ouverte d’Elisa Martin, 1re adjointe au Maire de Grenoble,
Nadia Kirat et Benjamin Trocmé, conseillers départementaux de l’Isère à :
Jean-Pierre Barbier, Président du Conseil départemental, et
Frédérique Puissat, Vice-présidente en charge de la famille, de l’enfance et de la santé

Grenoble, le 26 janvier 2016

La baisse des subventions destinées à la prévention spécialisée, décidée par la nouvelle majorité de droite du Conseil départemental, se traduit automatiquement par la suppression de postes d’éducateurs spécialisés. Le choix fait par le Département de maintenir la prévention spécialisée dans les quartiers politique de la ville conduit ainsi à la disparition des postes dans les secteurs qui ne sont pas classés politique de la ville. Comment accepter un tel choix, comment cautionner ce qui correspond à un abandon par le Département de certains territoires et de leur population? En effet, les éducateurs spécialisés sont les interlocuteurs missionnés par l’institution auxquels les jeunes les plus marginalisés s’adressent en dernier lieu, en désespoir de cause, en dernier recours ; leur présence sur le terrain représente une ultime possibilité pour les jeunes en rupture de revenir dans le droit commun, dans la société pour faciliter leur insertion ou leur promotion sociale.

D’autant qu’obligation est faite au Département, par le code de l’action sociale et des familles, d’intervenir dans des « lieux où se manifestent des risques d’inadaptation sociale» afin de « prévenir la marginalisation » (articles L.121-2 et L.221-1, confirmés par jugement au tribunal administratif d’Orléans du 5 février 2015, n° 1303090). Le quartier Saint-Bruno à Grenoble en est une parfaite illustration : il présente effectivement ces critères. Les faits divers à répétition qui s’y produisent depuis le printemps dernier, la multiplication des violences, le développement de la délinquance sont autant de facteurs qui créent cette fragilisation et les conditions d’une marginalisation accrue pour certains jeunes. A la lumière de ces éléments, on peut affirmer qu’un quartier comme Saint-Bruno a besoin, et c’est là un enjeu crucial, de la prévention spécialisée.

Compte tenu de ses compétences, il est de la responsabilité du Département d’élaborer ses propres critères, ceux qui lui permettraient de maintenir, s’il en faisait le choix, la prévention spécialisée en dehors des seuls quartiers politique de la ville.

Par ailleurs, l’exécutif départemental a choisi de recentrer l’action des éducateurs spécialisés autour de deux axes : le décrochage scolaire et la radicalisation. Or, la radicalisation n’est pas, pour l’essentiel, un phénomène spécifique aux quartiers politique de la ville, il les dépasse largement, comme l’indiquent les services de l’Etat. Par conséquent, se contenter de maintenir les éducateurs spécialisés dans ces quartiers est un contre-sens politique : si on veut lutter contre la radicalisation, c’est aussi en dehors des QPV qu’il faut renforcer les moyens. Aujourd’hui, le contexte de crise majeure que nous connaissons, en particulier sur le plan social, touche considérablement la vie des familles et de leurs enfants. La prévention spécialisée participe de l’action publique visant à la fois la protection des publics enfants et jeunes et de la prévention des trajectoires délinquantes. Si l’ensemble des actions éducatives, ainsi que l’éducation populaire, peuvent répondre à cet enjeu, il faut aussi reconnaître la nécessaire intervention de professionnels dont la prévention est le cœur de métier.

A l’heure de la baisse des dotations de l’Etat, il n’est pas envisageable de compter sur la Ville de Grenoble ou la Métropole pour compenser le désengagement du Conseil départemental.

On ne peut que reconnaître la liberté d’une équipe élue au suffrage universel de mener ses propres politiques, néanmoins, compte tenu du contexte, au vu de l’enjeu que représentent les jeunes et la nécessité de les accompagner, au vu du caractère mobile de la délinquance, ces décisions nous inquiètent et nous préoccupent. Cela est partagé par les professionnels de la prévention spécialisée. Ainsi, nous disons notre disponibilité pour avoir ces débats, y compris autour de l’efficience et de l’évaluation de la prévention spécialisée, même si cela est complexe. Avons-nous, collectivités qui le souhaitons, au premier titre le Conseil départemental, les services de l’Etat, la préfecture et l’éducation nationale en particulier, professionnels de ce secteur, la volonté commune d’organiser un temps de réflexion partagé sur ces questions ?

Nos valeurs républicaines, fortement mises à mal par la crise économique sont, d’autre part, la cible des attaques terroristes : il est nécessaire que la République réaffirme et revivifie sa devise « Liberté-Egalité-Fraternité » par l’action de la puissance publique. Le gouvernement nous interpelle sur les faits de radicalisation parmi notre jeunesse, il est plus qu’urgent d’agir dans le bon sens, sans a priori idéologique, au nom de l’intérêt général et de la République.

Elisa Martin – 1re adjointe au Maire de Grenoble, Parcours Educatif et Tranquillité Publique
Nadia Kirat – Conseillère départementale de l’Isère, membre de la commission « action sociale et solidarités »
Benjamin Trocmé – Conseiller départemental de l’Isère